
A 22 ans, Prisca Fadhili Mulindwa transforme le bruit régulier d’une machine à coudre en promesse d’avenir. Originaire de Bukavu, cette jeune femme a su briser le cycle de l’attente silencieuse pour s’orienter vers un entrepreneuriat assumé. Grâce à une formation gratuite offerte par l’APEF, Prisca est passée du chômage au statut de chef d’entreprise, avant de devenir, à son tour, formatrice pour d’autres femmes. En 2026, son parcours illustre le rôle concret de la formation professionnelle dans un contexte de sous-emploi persistant des jeunes femmes en République démocratique du Congo.
Le matin où tout commence vraiment…
Dans la chaleur étouffante de l’avenue Paysage à Bukavu, Il est à peine huit heures. La porte métallique d’un atelier s’ouvre. A l’intérieur, la lumière accroche des tissus colorés, soigneusement pliés. Prisca Fadhili Mulindwa ajuste le fil de sa machine, inspire, puis appuie sur la pédale. Le moteur se met à ronronner. Le geste est précis, assuré. Autour d’elle, deux employées et plusieurs apprenantes observent, travaillent, apprennent. Rien, pourtant, ne la prédestinait à ce trône de métal et de fil.
Il y a encore quelques années, cette scène aurait semblé impossible. Aujourd’hui, elle est devenue son quotidien. Prisca n’attend plus que la vie décide à sa place. Elle agit.
Avant l’élan : le temps suspendu
Avant ELISCA COUTURE, avant les clientes fidèles et les machines alignées, il y avait l’attente. Une attente silencieuse, pesante. Sans formation professionnelle, sans activité génératrice de revenus, Prisca passait ses journées à la maison. Elle avait des idées, des rêves, des projets. Mais aucun levier pour les concrétiser.
« J’avais des projets, mais je ne pouvais pas les réaliser », résume-t-elle simplement.
Comme beaucoup de jeunes femmes de sa génération, elle portait en elle un potentiel intact, mais inexploité. Les contraintes financières, le manque d’opportunités et les normes sociales fermaient les portes avant même qu’elle ne puisse les pousser. Le temps passait. L’énergie restait là, contenue.
Une rencontre décisive
Le tournant arrive par une conversation ordinaire, presque anodine. Une personne lui parle de l’Association pour la Promotion de l’Entrepreneuriat Féminin (APEF) et de ses formations professionnelles gratuites. Prisca écoute. Elle comprend vite que cette information n’est pas comme les autres.
« Quand on m’a parlé de l’APEF, j’ai senti que c’était une chance à ne pas laisser passer », se souvient-elle.
Elle s’inscrit. Sans garantie. Sans certitude. Mais avec cette intuition profonde que quelque chose peut enfin commencer.
Apprendre, malgré tout
En octobre 2023, Prisca débute sa formation en coupe-couture à l’APEF. Elle entre dans l’atelier avec détermination. Mais l’obstacle le plus difficile n’est pas technique. A la maison, son choix est mal compris. Son père s’y oppose fermement. Pour lui, la couture est un « métier de pauvres », une voie sans issue pour ceux qui n’ont pas d’éducation. Il rêve de voir sa fille en robe d’avocate ; elle rêve de patrons et de mesures.
Prisca avance malgré cela. Elle apprend les bases. Puis les gestes précis. Elle découvre surtout autre chose : la confiance.
« Je me suis dit que je devais saisir cette opportunité pour donner un sens à ma vie », explique-t-elle.
A l’APEF, elle ne découvre pas seulement l’art de la coupe ; elle y suit une métamorphose globale. « Je n’ai jamais reçu d’autres formations. Tout ce que je suis aujourd’hui, je l’ai acquis là-bas », confie-t-elle avec une fierté manifeste. Marketing, gestion de revenus, résolution de conflits, droits, savoir-être : Prisca apprend à diriger avant même de posséder son propre atelier.
Les paroles des formatrices la marquent profondément. Elles insistent sur l’humilité, sur le fait que personne ne sait tout, et que l’apprentissage est un voyage permanent. Cette discipline forge son caractère. Elle ne se contente pas d’apprendre un métier, elle construit une stature de cheffe d’entreprise.
La résilience au quotidien
Le parcours reste exigeant. Prisca manque de matériel. Pas de pagnes pour s’exercer. Pas de ciseaux. Pas de mètre ruban. Le soutien familial est limité. L’opposition de son père pèse.
Elle s’adapte, elle pratique sur les tissus de l’APEF. Là où d’autres auraient abandonné, elle déploie une habileté rare. Elle récupère les chutes de tissus, assemble des lambeaux pour créer des pièces d’étude et économise chaque petite somme. Progressivement, elle réunit le matériel nécessaire pour effectuer son stage de trois mois. Elle y découvre d’autres méthodes de travail et apprend à s’adapter à de nouveaux encadrements.
« C’était compliqué, mais je n’ai jamais pensé abandonner », dit-elle aujourd’hui, calmement.
Les premiers pas, sans filet
Neuf mois plus tard, Prisca termine sa formation. Elle reçoit son attestation et une machine à coudre. Un outil concret pour entrer dans la vie professionnelle. Mais là encore, les défis surgissent. A la maison, elle ne peut pas installer sa machine. L’APEF lui ouvre alors temporairement ses portes pour accueillir ses premières clientes.
Elle travaille beaucoup, mange peu, épargne tout. Elle tente une association avec une collègue pour ouvrir un atelier. L’expérience échoue, minée par des désaccords sur la gestion financière.
Prisca encaisse. Réfléchit. Puis décide.
« J’ai compris que je devais continuer seule », explique-t-elle.
Avec ses économies, elle loue un petit espace. ELISCA COUTURE naît sur l’avenue Paysage. Sans garantie de succès. Mais avec une conviction forte : avancer vaut mieux qu’attendre.
La première commande
Elle s’en souvient parfaitement. Une collègue apprenante lui confie une robe et un ensemble. La rémunération est modeste. L’enjeu, immense.
« J’avais peur. Peur de rater. Peur de décevoir », raconte-t-elle.
Elle accepte. Travaille avec sérieux. Ecoute. Corrige. Apprend. La commande est livrée. Le paiement reçu. Avec cet argent, elle soutient sa mère, fait un don à l’église et investit dans son matériel. C’est ainsi qu’elle parvient à acheter sa première machine à coudre, sans pédale, alors qu’elle est encore apprenante, grâce à ses petites commandes.
Cette première commande lui enseigne la responsabilité, et l’importance de l’écoute.
Apprendre de ses erreurs
Tout n’est pas linéaire. Une erreur sur une commande importante provoque la colère d’une cliente et une rupture de confiance. Le moment est difficile. Prisca doute. Mais elle analyse. Elle progresse.
Deux ans plus tard, la cliente revient après la déception. Le travail est cette fois à la hauteur. Prisca saisit l’occasion pour demander pardon. La relation se répare.
« J’ai compris que l’erreur peut aussi enseigner », dit-elle simplement.
ELISCA COUTURE, aujourd’hui
Aujourd’hui, ELISCA COUTURE est une entreprise structurée. Prisca possède six machines à coudre. Elle emploie deux travailleurs. Elle forme en permanence cinq apprenantes. Plus de dix femmes ont déjà bénéficié de sa transmission.
L’atelier est spécialisé dans les tenues cérémoniales, le perlage, les bijoux, les sacs et les chapeaux. Certains modèles deviennent des références, partagés sur les réseaux sociaux. La réputation grandit.
Grâce à son activité, Prisca soutient sa famille. Elle scolarise ses frères et sœurs. Elle contribue aux besoins du foyer. Elle a participé activement aux préparatifs de son mariage.
Former d’autres femmes est devenu une évidence pour Prisca.
« Quand je vois des jeunes filles sans activité, je me reconnais. Ce qui me pousse à transmettre. L’autonomie peut transformer une vie entière », confie-t-elle.
Au-delà de la couture, elle transmet des valeurs : discipline, humilité, confiance, courage.
Tisser les fils d’une ambition internationale
Le regard de la jeune entrepreneure pointe désormais vers le lointain. Bukavu n’est qu’une étape. Son rêve ? Elle rêve de faire d’ELISCA COUTURE une marque reconnue au-delà des frontières, une griffe qui porterait haut les couleurs du savoir-faire congolais dans les capitales mondiales.
Aux jeunes femmes qui hésitent encore à franchir le pas, elle livre un message limpide, dépourvu de toute amertume : « Croyez-en vous, ne craignez pas les défis et respectez votre travail. »
A l’APEF et à ses partenaires, elle exprime une gratitude profonde. Elle le sait : sans cette formation, son histoire aurait pris une autre direction.
Une trajectoire qui inspire
L’histoire de Prisca Fadhili Mulindwa n’est pas celle d’une jeune femme que l’on a sauvée, mais celle d’une femme qui a saisi une opportunité pour se sauver elle-même. En transformant chaque obstacle en un nouveau point de couture, elle a prouvé qu’avec une aiguille et de la volonté, on peut non seulement habiller le monde, mais surtout changer le sien.
Dans le bruit régulier de sa machine à coudre, il y a plus que du tissu assemblé. Il y a une autonomie conquise. Et l’espoir, bien réel, transmis à d’autres femmes.